En accueillant la compagnie du Jour au lendemain, la scène berroise réaffirme son rôle de passeur culturel. Au cœur de cette résidence, une fable poignante de Serge Kribus sur l’exil, présentée à des écoliers avant le grand saut vers le Festival d’Avignon.
Une petite scène pour de grands horizons. Une fois de plus, le Forum de Berre-l’Étang s’inscrit dans une démarche d’ouverture indispensable à la création contemporaine. Après avoir reçu Azdine Bouncer la semaine dernière, le lieu a ouvert ses portes à la metteuse en scène Agnès Regolo et à toute l’équipe de la compagnie du Jour au lendemain. L’enjeu de cette résidence ? Adapter Thélonius et Lola, un spectacle initialement calibré pour les grands plateaux, aux exigences des espaces plus intimistes. Un réajustement technique et scénographique crucial avant que la pièce ne rejoigne les tumultes du Festival d’Avignon en juillet prochain.
Mais avant le prestigieux rendez-vous vauclusien, c’est à un public d’écoliers berrois que la compagnie a réservé une séance unique de sortie de résidence. Un choix qui fait écho à la vocation populaire et exigeante du Forum.
Une fable sociale sur fond de racisme et d’immigration
Sous le vernis d’un conte enfantin, le texte magnifique et percutant de Serge Kribus déploie une puissance politique rare. Thélonius et Lola, c’est la rencontre improbable entre Lola (Ligia Aranda) une fillette de 11 ans et Thélonius (Antoine Lodet) un chien errant qui parle le français, écrit et chante ses propres morceaux. Un canidé philosophe, en quête de liberté. Construit comme un road-movie, le récit suit leur tentative de rallier Calais, puis Ostende, avec l’espoir fou de traverser la Manche vers Londres où un producteur attend l’animal pour lui faire signer un contrat artistique.
Seulement voilà : Thélonius est un « sans-collier » et doit être expulsé. Et dans notre monde moderne, l’absence de statut fait de vous le bouc émissaire idéal. À travers cette figure animale, Serge Kribus livre une métaphore poignante des maux de notre société, abordant de front le racisme, l’immigration et le rejet de l’autre. Le chien errant devient le miroir de nos propres lâchetés et des violences systémiques de nos frontières.
Grâce, volupté et double lecture
Pourtant, malgré la rudesse évidente du propos, le miracle théâtral opère. Grâce à la mise en scène subtile d’Agnès Regolo, la noirceur du réel s’efface derrière une grâce et une volupté saisissante. Le texte de Kribus offre une double lecture lumineuse : si les plus jeunes y voient une aventure humaine et animale bouleversante, les adultes y reçoivent une gifle politique salutaire.
Cette proposition n’a pas laissé le jeune public indifférent. Loin de l’anesthésie ambiante, les enfants présents ont assailli la compagnie de questions, prouvant que le théâtre, lorsqu’il est porté par des textes de cette trempe et des structures d’accueil courageuses comme le Forum, reste le plus beau des terrains de discussion.
Ce spectacle reviendra à Berre L’Étang l’année prochaine dans la cadre de programmation 26/27.